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Payer pour les idées est une idée qui ne vaut rien

Postimage Payeridee

Notre revue annuelle des « plateformes d’innovation collaborative » est une fois encore riche d’enseignements. La montée en puissance des réseaux sociaux familiarise les utilisateurs tandis que le développement des logiciels distants rend l’outil plus simple à déployer pour l’entreprise. A l’image de Gmail, les SaaS (Software as a Service) ne demandent en effet aucune installation, s’adaptent à tous les ordinateurs et sont accessibles « toujours et partout ».

Les plate-formes collaboratives : des outils techniques mais aussi culturels

Au-delà des aspects purement techniques, ces logiciels ont aussi un impact culturel. Pour le meilleur lorsqu’ils favorisent le partage d’information entre tous les acteurs d’un projet innovant, dans et hors de l’entreprise, comme User Voice. Et pour le pire lorsqu’ils installent un schéma de rémunération des idées, à l’image de Spigit. Car payer les idées emprisonne l’entreprise dans un système d’avantages acquis qu’elle aura du mal à quitter en cas de difficulté, et ruine le principe même de l’innovation collective…

Les trois dangers de la rémunération des idées

Les raisons les plus évidentes tiennent aux effets secondaires néfastes. Les idées étant difficiles à évaluer, et plus difficiles encore à quantifier financièrement, leur rémunération est souvent l’objet d’une âpre négociation lorsqu’il s’agit d’une prime directe. L’inverse de la relation qu’aimerait avoir l’entreprise avec ses collaborateurs les plus innovants. C’est pourquoi ce type de rémunération fait dorénavant place aux systèmes à points, sur le modèle des mécanismes de fidélisation des clients.

La seconde difficulté consiste à bien comprendre et mesurer l’apport de chacun dans le processus de génération d’une idée. Il est presque aussi choquant de rémunérer celui qui la formalise que de ne payer que le buteur dans une équipe de football. Car le cheminement des idées est long, complexe et très collectif, même lorsqu’il est porté par un individu entreprenant. La répartition des points est alors un casse-tête qui débouche, une fois encore, sur le risque d’un sentiment d’injustice.

C’est enfin l’ensemble de la culture de l’innovation qui est menacée par la rémunération des idées. Car alors, que rémunère au juste le salaire des collaborateurs ? L’exécution et les tâches répétitives uniquement ? Payer les idées c’est affirmer en creux que le contrat de base ne les couvrait pas, et qu’elles doivent donc faire l’objet d’une prime. Et donner une bien triste image de la culture de l’entreprise, qui devrait toujours avoir à coeur de confier à ses collaborateurs la tâche et l’avenir de la tâche, afin précisément de les valoriser.

Les être humains sont ainsi faits qu’ils aiment donner des idées et savoir que leurs idées ont été utiles. La principale récompense d’une idée est à la fois très simple et redoutablement ambitieuse : c’est de la mettre en oeuvre ! Et 100% des perdants ont tenté leur chance avec les systèmes de rémunération, pour apprendre ceci : payer pour les idées est une idée qui ne vaut rien…

  1. prix chereau Lavet 2009prix chereau Lavet 200908-20-2010

    j’ai lu avec amusement cet article qui visiblement est écrit par un non inventeur. La récompense financière est une des formes de la reconnaissance dont a besoin l’inventeur. Bien sur le fait de voir son invention mise en oeuvre est aussi une grande satisfaction morale mais insuffisante. Les seules études disponibles en France et en Allemangne montrent que l’incitation financière pour les inventeurs est à la fois efficace et motivante. Les entreprises aiment que les brevets protègent leurs innovations mais aiment moins se rappeler que le principe général qui dit que c’est l’inventeur qui est le propriétaire de l’invention.Heureusement la justice de quasiment tous les pays du monde le rappele de plus en plus souvent aux entreprises mais il reste visiblement des descendants des maîtres des forges.
    JF Campion
    Prix Chereau Lavet de l’inventeur 2009

  2. Brice ChallamelBrice Challamel08-20-2010

    Commençons par les faits: toutes les études (et il y en a beaucoup) démontrent l’inefficacité de la rémunération dans les systèmes d’innovation participative ouverts à l’ensemble des collaborateurs d’une entreprise, qui sont l’objet de ce post. Voir la liste de ces études en annexe de mon ouvrage « Le Matin du 8° Jour : Du Créateur Individuel à l’Innovation Collective », ou dans un livre consacré à ce sujet et que je recommande : « L’entreprise Créative » (Robinson, Stern) pour les plus assidus.
    A ne pas confondre, bien entendu, avec le droit des inventeurs, qui sont souvent des ingénieurs ou des chercheurs disposant d’une compétence technique spécifique. Leurs idées ne passent d’ailleurs que très rarement par les « boîtes à idées » ou logiciels apparentés décrits ici, mais font l’objet d’une gestion de projet rigoureuse, qui permettra de définir leur part dans le dépôt de brevet final et donc leur rémunération.
    L’un des enjeux les plus importants du management actuel est cependant de créer les conditions propices à l’innovation pour tous. Et pour cela, il est utile de dépasser les attentes spécifique de la minorité d’ingénieurs ou d’inventeurs qui souhaitent en vivre, ce qui est leur droit, pour penser aussi au plus grand nombre : celui des collaborateurs qui ont aussi des idées intéressantes, mais ne déposeront jamais un brevet car elles n’ont pas la dimension technique requise. Et là, ce n’est plus une question d’argent mais une question d’écoute. Voire de respect dans certains cas…
    Enfin, et au-delà des faits, je suis heureux de vous avoir amusé, car le rire est certainement ce qui manque le plus à l’environnement économique actuel. Et comme vous signez, je vous publie et je vous réponds moi aussi avec bonne humeur… 😉

  3. prix chereau Lavet 2009prix chereau Lavet 200908-20-2010

    je ne connais pas votre ouvrage et je ne souhaite pas vous blesser par mes propos. Je vais le lire.
    Concernant l’innovation pour et par tous je pense par mon humble expérience personnelle qu’une récompense financière est toujours une bonne solution certes pas la seule et dépend des situations. j’ai personnellement constaté que les boites à idées sont efficaces (au moins dans un premier temps) dans les usines. J’ai pu aussi constater comme l’argent pose problème en France pour les dirigeants. Vous dites avec raison « celui des collaborateurs qui ont aussi des idées intéressantes, mais ne déposeront jamais un brevet car elles n’ont pas la dimension technique requise. Et là, ce n’est plus une question d’argent mais une question d’écoute. Voire de respect dans certains cas… » On m’a dèjà officiellement reproché de demander son avis à certains des ouvriers de mes équipes qui maitrisaient mieux que moi la réalité du terrain….voir l’idée saugrenue de faire une demande de brevet à leurs noms respectant la loi sur les brevets.
    J’ai travaillé en France, au USA et en Allemagne et la comparaison n’est pas en notre faveur loin s’en faut. Nous avons l’industrie que nous méritons collectivement.
    cordialement,

  4. FlorenceFlorence11-18-2010

    Cet article me rappelle la lecture d’un ouvrage de Dan Ariely : « C’est (vraiment ?) moi qui décide ». Dans ce livre, l’auteur témoigne d’expériences révélant les éléments qui influencent nos comportements. Il indique également qu’il existe, à côtés des normes économiques (à savoir les normes du marchés – salaire, primes, etc. – qui sous-tendent une égalité de bénéfices et une rétribution rapide), des normes sociales dont le respect répond à un besoin d’appartenance à une communauté et n’exige pas de contrepartie ou en tout cas pas financière. Pire, la rémunération peut même nuire à certaines relations en les limitant à des échanges purement pécuniaires. L’argent n’est pas le seul, ni le meilleur, instrument de motivation…

  5. Brice ChallamelBrice Challamel02-22-2011

    Mise à jour : Une nouvelle étude1 publiée dans la revue PNAS du 15 février 2011 renforce notre conviction de longue date, en démontrant l’origine de l’effet de démotivation lié à la rémunération d’une activité. Cet effet est dû à l’inhibition par le calcul des gains de l’activité du stratum inférieur et du cortex préfrontal (communément associés au plaisir de jouer). L’extrait de l’étude est disponible ici : http://www.pnas.org/content/early/2010/11/05/1013305107.abstract – l’étude complète est disponible sur abonnement à la revue ou en achat direct sur le site.

    1 K. Murayama et al., Neural basis of the undermining effect of monetary reward on intrinsic motivation, in PNAS

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